Eco: Quels impacts sur l’économie de la CEDEAO ?

Sur les rails depuis les années 1980, la création de la monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) a été de nouveau fixée à juillet 2020 lors de la 55ème conférence ordinaire des chefs d’État tenue fin juin à Abuja, au Nigéria. Si les choix du nom, du régime de change et de la future politique monétaire ont trouvé consensus, le chemin vers l’opérationnalisation de la nouvelle monnaie unique régionale reste encore long et semé de nombreuses embûches. Les analystes économiques sont partagés sur les réels impacts de ce futur changement sur les économies des pays de la Communauté. L’Eco sera-t-elle le gage d’une souveraineté monétaire de la sous-région ? Et qu’est-ce qui va réellement changer ?

 

« La Conférence a adopté le régime de change flexible, assorti d’un cadre de politique monétaire axé sur le ciblage de l’inflation. Elle a également retenu le terme « Eco » pour le nom de la monnaie unique de la CEDEAO et a instruit la Commission, en concertation avec l’AMAO et les Banques Centrales, d’accélérer la mise en œuvre de la feuille de route révisée, en particulier les travaux relatifs au symbole de la monnaie unique, qui lui sera présenté à sa prochaine session ordinaire », stipulait le communiqué final ayant sanctionné le 55ème sommet des chefs d’État de la CEDEAO, le 28 juin dernier à Abuja.

Il a également donné instruction à la Commission et aux Banques centrales de veiller à l’opérationnalisation rapide du Fonds spécial destiné à financer les programmes figurant sur la feuille de route révisée et chargé par ailleurs la Commission d’assurer la mise en œuvre des recommandations issues de la réunion du Comité ministériel, tenue les 17 et 18 juin 2019 à Abidjan.

Selon le rapport final de cette réunion, il a été retenu pour l’Eco, outre le régime flexible assorti du ciblage d’inflation comme cadre de politique monétaire, l’adoption d’un modèle de système fédéral pour la future Banque centrale de l’espace.

Des critères de convergence sévères ?

La mise en place de la monnaie unique dans l’espace CEDEAO permettra, entre autres, de réduire les coûts des transactions et facilitera les payements entre les 350 millions d’habitants de la zone.

Elle favorisera également la création d’un front collectif et efficace contre les perturbations et les chocs monétaires causés par les politiques mises en œuvre dans le reste du monde.

Mais, avant de parvenir à cela, les pays membres doivent remplir certains critères de convergence, notamment un déficit budgétaire n’excédant pas 3%, un taux d’inflation annuel moyen inférieur à 10%, une dette inférieure à 70% du PIB et au moins 3 mois de réserves d’importations.

Si l’ensemble des huit pays de l’UEMOA semble être le plus à même de respecter ces critères, ce n’est pas le cas des autres pays de la zone, notamment le Nigéria et le Ghana, qui, en 2018, présentaient encore des taux élevés, respectivement de 12 et 10%, d’inflation.

Toutefois, cette situation de non respect de la totalité des critères de convergence par l’ensemble des pays ne devrait pas être un obstacle pour le lancement de la monnaie.

« Il faut faire en sorte que les économies qui convergent démarrent et que les autres entrent dans la danse après. C’est l’exemple de l’euro à son lancement, en 1999. À l’époque, tous les pays n’avaient pas convergé. Ceux qui avaient atteint les critères avaient débuté et les autres avaient pris le train en marche par la suite. Les critères de convergence sont des mesures nécessaires, mais jamais suffisantes, pour la création d’une zone monétaire », estime Khalid Dembélé, économiste au Centre de recherche d’analyses politiques, économiques et sociales (CRAPES)

Eco vs franc CFA

Les trois principes majeurs qui gouvernent la zone UEMOA aujourd’hui sont la fixité du franc CFA, sa convertibilité illimitée par rapport à l’euro et la libre circulation au sein de l’Union. Mais, à en croire M. Dembélé, ces principes, devenus obsolètes, ne favorisent pas le développement économique de la zone.

« La différence, avec la venue de l’Eco, va reposer sur le fait qu’il faut changer ces principes et avoir des institutions, des banques centrales, indépendantes, capables de gérer nos économies suivant les réalités de la sous-région. Il faut changer le principe même de gouvernance et évoluer vers une transformation structurelle de l’économie de la sous-région», affirme-t-il.

« Si réellement nous allons vers une monnaie avec un taux de change flottant vis-à-vis des devises internationales comme le dollar et l’euro, cela va permettre d’avoir une monnaie qui reflète enfin la politique monétaire, parce qu’actuellement il n’y en a pas de vraie, vu qu’avec sa parité fixe la convertibilité du franc CFA vis-à-vis du dollar dépend de l’Europe », analyse Amadou Sangaré, économiste et PDG de la société Sangaré Partners. « Avec ce changement majeur annoncé, nous allons pouvoir jouer sur la nouvelle monnaie par rapport aux exportations et à la limitation des importations », estime-t-il.

Domination nigériane ?

Le Nigéria, la plus grande économie de l’Afrique de l’ouest, qui représente les 2/3 du PIB de la région, sera incontestablement un poids lourd dans la future union monétaire. Certains analystes comparent le pays à l’Allemagne dans la zone Euro et craignent donc qu’il ne domine cette union et n’en retarde les retombées pour les autres pays de la zone.

« En réalité, le franc CFA actuel est aussi dominé par la Côte d’Ivoire. Nous allons passer peut être d’une domination de la Côte d’Ivoire à une du Nigéria. Pour les autres pays, ce ne sera pas forcément négatif, mais, clairement, le Nigéria va avoir le leadership dans cette union monétaire, parce que c’est une grande économie au niveau africain », relève Amadou Sangaré.

Mais cette domination, à en croire l’économiste, pourrait bien être également bénéfique pour la croissance économique de la zone. « Toutes les grandes banques du Nigéria vont pouvoir financer les économies des pays de la sous-région, ce qui va quand même apporter beaucoup d’argent et favoriser le développement économique dans tout l’espace », soutient t-il.

« Il y a toujours un leader dans un syndicat et je pense que nous devrions espérer que le Nigéria jouera ce rôle de manière positive. Quand vous regardez ce qu’ils ont fait pour leur économie, je vois cela comme le signal positif d’un bon leadership », soulignait également récemment l’économiste et sociologue Martial Belinga, auteur du livre « Libérer l’Afrique de l’esclavage monétaire ».

Échéance cruciale en octobre

« Le grand défi, c’est le soutien de la monnaie. Si l’on se lance sans l’accompagnement de mesures de transformation structurelles de l’économie, la monnaie ne sera pas soutenue et si elle n’est pas soutenue elle n’aura pas de valeur et ne sera pas compétitive», prédit Khalid Dembélé.

C’est pourquoi, selon lui, au risque de se retrouver dans une situation beaucoup plus dramatique que l’actuelle, avec le franc CFA, l’urgence serait de faire en sorte que le projet de lancement de l’Eco marche bien, à travers des mesures politiques et économiques fortes visant à transformer la nature même des économies des pays de l’espace CEDEAO et ainsi minimiser les risques d’échec.

« Il y aura dans un premier temps un problème de stabilité économique. Lorsque vous prenez nos différents pays, de manière générale, ce sont des pays pauvres très endettés et lorsque vous partez sur une nouvelle monnaie, il faut un certain temps pour que les investisseurs internationaux commencent à l’utiliser véritablement et qu’elle puisse gagner de la valeur progressivement », alerte pour sa part Dr Cheick Kader M’baye, enseignant-chercheur en macro-économie à la FSEG.

Mais, quoi qu’il en soit, le processus de lancement de l’Eco suit son cours. Déjà, une première échéance cruciale est fixée au 31 octobre prochain, dernier délai pour que les 15 pays membres transmettent à la Commission de la CEDEAO leurs programmes pluriannuels de convergence 2020 – 2024.

Journal du mali

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