Burkina Faso : la transition maintient le cap, malgré les tensions

Code électoral, états généraux de la justice…, le gouvernement est particulièrement actif malgré certaines tensions porteuses de germes de conflit.

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Le peuple burkinabé avait perdu foi dans les institutions et a décidé, en octobre dernier, de chasser le président Blaise Compaoré lorsque celui-ci a voulu organiser un référendum pour se maintenir au pouvoir. Début avril, la confiance semblait retrouvée, la population a affiché son soutien au gouvernement de transition formé par une coalition et qui va détenir les rênes du pays jusqu’à l’élection présidentielle d’octobre prochain.

Un satisfecit pour Kafando

Selon un sondage de l’institut de recherche et de sondage Apidon (Irsoa), 82 % des personnes interrogées se déclarent en effet satisfaites de la gestion du pays par le président Michel Kafando lorsque 71 % sont favorables au Premier ministre Yacouba Isaac Zida. Un score remarquable. Il faut dire que, si les tensions politiques sont bien présentes, la transition se montre particulièrement dynamique pour poser les nouveaux axes de gouvernance prévus par la feuille de route. “Les décisions se succèdent sur tous les fronts et les différentes composantes de la société sont régulièrement consultées, il y a un souci d’équilibre. Certains mouvements citoyens, comme le Balai citoyen, opèrent un système de veille efficace, c’est ce qui fait la différence”,  estime Claire Kupper, chef de recherche au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip).

Poser les fondations d’une société démocratique

Après l’organisation des élections, c’était au tour des états généraux de la justice d’être lancés le 24 mars. Accusée d’être corrompue et partiale, la justice burkinabée cache quelques cadavres dans ses placards. Parmi les dossiers qui doivent être remis à l’ordre du jour, l’affaire Thomas Sankara, président assassiné en 1987 lors du coup d’État qui a mené Blaise Compaoré au pouvoir. Le gouvernement a autorisé l’exhumation de la dépouille en mars et un juge d’instruction a enfin été saisi autour de ce dossier symbolique. À l’agenda également, la liberté de la presse devrait faire l’objet d’une réforme qui visera à dépénaliser les délits de presse et à créer un fonds de soutien.

Le code électoral en question

Plus controversée, la refonte du code électoral agite actuellement le pays. Le 10 avril, Michel Kafando a promulgué le nouveau dispositif, qui rend inéligibles les personnes ayant soutenu le référendum voulu par Blaise Compaoré pour lui permettre de se représenter une troisième fois. Et donc de modifier la Constitution. Voté par les députés du Conseil national de transition (CNT) à une majorité écrasante – 75 voix pour, 10 contre, 3 abstentions –, le nouveau code électoral a été bien accueilli par la population. Il est, en revanche, fortement contesté par les anciens partisans de Blaise Compaoré, qui accusent le pouvoir de division. De leur côté, les observateurs craignent qu’une démarche qui ne soit pas inclusive pour l’ensemble des partis n’augmente les risques de conflit. “Le choix aurait pu être fait par les urnes”, remarque Claire Kupper.

L’application de la Charte africaine de la démocratie

La vague d’arrestations qui a touché d’anciens collaborateurs de Blaise Compaoré, dont trois anciens ministres pour des “malversations présumées”, n’a rien arrangé aux tensions existantes. En signe de protestation, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) et ses alliés ont suspendu leur participation aux organes de la transition. “Le code électoral n’est pourtant pas une loi nouvelle, sortie du chapeau”, explique le Dr Abdoul Karim Saïdou, politologue de l’université de Ouagadougou. “La CNT n’a fait que transposer la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance de l’Union africaine, signée par le gouvernement Compaoré lui-même en 2009, lorsqu’il était au pouvoir. À noter que cette mesure ne signifie pas que les membres de l’ancien gouvernement seront systématiquement écartés, ce sera au juge constitutionnel de décider”, poursuit-il.  Deux mécanismes seront alors applicables. Le Conseil constitutionnel, de sa propre initiative, aura la responsabilité de se prononcer sur la validité d’une candidature. Une tierce personne pourra également attaquer cette candidature si elle considère qu’il y a eu atteinte à la Constitution. Le cas de l’ancien ministre des Affaires étrangères Djibrill Bassolé, qui n’a pas caché ses ambitions présidentielles malgré le nouveau dispositif, promet de faire école. En ligne avec l’ancien parti au pouvoir, il affirme que le projet de référendum, qui visait à modifier le nombre de mandats présidentiels, était conforme à la Constitution. La partie n’est pas gagnée d’avance, selon M. Saïdou : “L’article 10 de la Charte africaine de la démocratie stipule que les révisions constitutionnelles doivent se faire dans un esprit de consensus national. L’ex-majorité va avoir des difficultés à prouver que c’était le cas.”

En embuscade, l’armée et les syndicats

Si le gouvernement de transition ne semble pour l’instant pas affaibli par ces dissensions, le cas du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), que le Premier ministre Zida souhaitait dissoudre en décembre, pourrait s’avérer plus épineux. Le pouvoir militaire est en effet toujours contrôlé par les fidèles de Compaoré. Pointés du doigt par Amnesty International en décembre pour un usage “excessif et létal” de la force durant les manifestations anti-Compaoré d’octobre, ses membres craignent des procès. En février, le régiment d’élite avait affiché son pouvoir de dissuasion en empêchant la tenue d’un conseil des ministres. «Le principal risque sécuritaire aujourd’hui est représenté par l’armée, qui a les moyens d’un coup d’État», analyse M. Saïdou. Autre source de conflit, les mouvements sociaux, qui ont agité le Burkina ces dernières semaines. La Coalition contre la vie chère (CCVC), qui avait appelé à une grève générale le 8 avril, proteste notamment contre la hausse des prix. Le Premier ministre, qui a dénoncé une instrumentalisation des syndicats par certains partis politiques, a été critiqué. “Certes, les revendications étaient présentes depuis longtemps, rappelle M. Saïdou, mais certains syndicats, qui défendent l’insurrection populaire armée et ont une capacité de mobilisation dans les universités, peuvent aujourd’hui représenter une menace pour la stabilité du pays, au profit de partis clandestins.”

Des risques à l’horizon

Si le gouvernement, soutenu par une majorité de la population, gère avec dynamisme la transition, les observateurs alertent sur les risques de voir émerger une justice des vainqueurs. Un point de vue partagé par l’Union pour le changement (UPC) et la société civile. Actuellement, seuls les anciens partisans du pouvoir sont arrêtés. Pourtant, l’opposition, menée par le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), est aussi montrée du doigt pour sa responsabilité dans les émeutes anti-Compaoré d’octobre, qui avaient conduit à une trentaine de décès, ainsi que dans des scandales de corruption antérieurs. L’agenda politique, s’il prenait le pas sur celui de la justice, pourrait alors affaiblir la légitimité du gouvernement actuel.

Source: afrique.lepoint.fr

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