Burkina Faso: Ecoutes téléphoniques Bassolet et Soro – «Elles ont été fabriquées et manipulées à dessein»

Le deuxième jour d’audition du général de brigade Djibrill Bassolet a été marqué par sa déposition liminaire à la barre de la chambre de première instance du tribunal militaire de Ouagadougou. Le premier et unique général de gendarmerie du Burkina a cité un communiqué, daté du 28 septembre 2015, du gouvernement de la Transition et qui serait à l’origine de ses malheurs. De plus, il n’a pas nié avoir eu une conversation téléphonique avec Guillaume Soro, le président de l’Assemblée nationale ivoirienne, mais c’était en vue de trouver une solution à la crise et non de l’exacerber, a-t-il précisé. Pour lui, les écoutes téléphoniques qui le mettent en cause ont été « fabriquées et manipulées à dessein ».

Comme annoncé le 19 décembre 2018, l’audience du 21 a débuté par deux jugements avant dire droit, c’est-à-dire des décisions de justice qui interviennent sans que le tribunal ait statué sur le fond de l’affaire. Le numéro 032 de ce type de jugement a déclaré la demande de liberté provisoire de Minata Guelwaré recevable en la forme, mais l’a rejetée dans le fond, la considérant mal fondée. En d’autres termes, l’accusée restera dans les geôles de la MACO. Le numéro 033, lui, s’est intéressé à la demande de Djibrill Bassolet tendant à obtenir un sursis à statuer, lui qui avait déjà saisi le Tribunal de grande instance (TGI) de Ouagadougou du faux contre un certain nombre d’actes de la procédure le visant. Comme Dame Guelwaré, Bassolet a été débouté de sa requête.

Ce jugement ouvrait ainsi la voie à la déposition liminaire du général de gendarmerie.

«Merci, Monsieur le président, je ne serai pas long, mon emploi du temps n’a pas été en relation avec les faits qui me sont reprochés », a dit en guise d’introduction le natif de Nouna. Avant de raconter que, dans l’après-midi du 16 septembre 2015, il a reçu un message ou un coup de fil disant qu’il y avait des arrestations à la présidence du Faso. «Mon premier réflexe était de partir. A l’époque, il y avait beaucoup de tension, je faisais l’objet de pas mal de controverse au regard de ma position et de mon engagement en politique », a poursuivi le sexagénaire, père de cinq enfants. Il s’est alors rendu à Koudougou, à son pied-à-terre de la cité des forces vives, d’où il a suivi l’évolution de la situation. Sur demande du président nigérien, Mahamadou Issoufou, il s’est rendu à Niamey, où ils ont discuté de la situation que vivait le Pays des hommes intègres. Le numéro un nigérien lui a alors demandé d’exhorter le général Gilbert Diendéré à accepter la feuille de route de sortie de crise dressée par la CEDEAO.

Selon le général, la rencontre qu’il a eue avec «Golf» à son retour n’a pas duré ; celui-ci étant déjà dans la dynamique de remettre le pouvoir à la Transition. «Je suis reparti à Koudougou, puis je suis revenu à Ouaga après le 25 septembre quand la situation était normalisée. Et c’est là que ça a commencé à dégénérer en ce qui me concerne. Mes avoirs ont été gelés par le gouvernement. J’ai saisi Me Bonkoungou, qui était déjà mon conseil, pour qu’il voie dans quelle mesure il pouvait arranger cela. Quelque temps après, il s’est passé quelque chose de terrible pour moi. Je n’avais pas de contact particulier mais voilà qu’un communiqué du gouvernement est diffusé dans les médias, le 28 septembre 2015 », a-t-il indiqué.

Ce communiqué, que le général de brigade a lu à la barre, disait grosso modo que le processus de désarmement avait été brutalement remis en cause par le général Diendéré, pour qui le RSP ne pouvait pas être dissous (opération du 27 septembre 2015). De plus, ledit communiqué a fait cas d’éléments putschistes et du général Diendéré, désormais appuyé par le général Djibrill Bassolet. Ils ont alors été désignés comme ceux qui avaient pris en otage des membres du RSP désireux de rejoindre le «camp de la raison ». Et, plus grave, le communiqué précise que «le gouvernement est au courant de la mobilisation de forces étrangères et de groupes djihadistes pour prêter main-forte au RSP ». Pour le mis en cause, l’équipe gouvernementale venait de prendre sur elle la responsabilité de porter de «graves accusations » contre sa personne.

La descente aux enfers

«Le même soir, le quartier de ma résidence a été bouclé, encerclé. Je n’ai pas bougé et j’ai dit aux éléments qui assuraient ma sécurité de ne rien faire », a précisé l’ancien ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale de Blaise Compaoré. C’est ainsi qu’il a été arrêté le 29 septembre et bouclé dans les cachots de la gendarmerie. Djibrill Bassolet, avant de conclure, a voulu que le tribunal retienne, tout le long de son passage à la barre, qu’il y a «une déconnexion totale entre mes activités et les événements du 16 septembre 2015 et des jours suivants ». Mieux, pour lui, aucun des accusés qui se sont succédé à la barre ni aucun propos de témoins ne le met en cause dans cette affaire. Avant de se mettre à la disposition du tribunal, il n’a pas manqué d’aborder le cas des écoutes téléphoniques virales qui l’accablent. « Ces écoutes ont été fabriquées et manipulées à dessein », a-t-il martelé à ce propos.

«Mon général, est-ce que vous avez apporté une aide quelconque au général Diendéré ? », lui a demandé le président du tribunal, Seidou Ouédraogo. «Non, pas du tout, le général Diendéré n’avait pas besoin d’aide quelconque. Et à ce que j’ai compris, il n’est pas allé faire un coup d’Etat. C’est mon promotionnaire, je suis persuadé que, d’une manière ou d’une autre, il m’en aurait tenu informé si c’était le cas », a répondu l’accusé, qui a avoué savoir que le RSP était confronté à des difficultés depuis les événements des 30 et 31 octobre 2014, voire depuis la mutinerie de 2011. «Pour moi, c’était une énième crise du RSP avec un de ses membres, Yacouba Isaac Zida, qui était le patron de l’exécutif. Je n’ai jamais entendu parler de coup d’Etat, c’est une crise qui a dégénéré », a estimé le mis en cause.

« L’avez-vous soutenu financièrement pour qu’il passe à l’action et pour consolider le putsch ? » a encore demandé Seidou Ouédraogo. «Non, pas du tout », a réagi l’accusé, faisant le juge renchérir : «Avez-vous été sollicité par quelqu’un d’autre pour soutenir le RSP ? » « L’une de mes filles qui était la compagne du fils du général m’a dit : « Tonton, les éléments du RSP sont dans la détresse, est-ce que tu peux leur venir en aide ? « « Pour moi, c’était comme une action sociale et c’était après la dissolution du corps », a fait savoir Djibrill Bassolet. «Avez-vous donné une suite favorable à cette requête ? », a encore interrogé Seidou Ouédraogo. La réponse de l’accusé est «non ! » même s’il a reconnu avoir remis 5 millions de francs CFA à Serge Ismaël Diendéré, celui qu’il considère également comme un fils, d’autant plus que ce dernier était fiancé à sa fille (Thérèse Fatoumata Diawara). Le général, la main sur le cœur, a confié que cet argent a été remis à Ismaël, sans que son géniteur, Gilbert Diendéré, que les enfants appelaient le vieux, soit au courant.

Pas de nomenclature appelée clan dans l’armée

Interrogé sur les clans qui existaient au sein du RSP, comme l’a déclaré le sergent-chef Koussoubé au cours de sa déposition à la barre, l’ancien ministre de la Sécurité a posé en retour la question suivante : «C’est quoi, les clans ? Ça n’existe pas. Au sein des militaires, il y a des groupements, des sections de combats, entre autres, mais il n’y a pas de nomenclature appelée clan. Comme le sergent-chef l’a dit publiquement, il va revenir et vous pourrez lui demander plus de précisions. Je n’en sais strictement rien. En tant que chef d’état-major de la gendarmerie, j’ai beaucoup collaboré avec le RSP, la police, mais je n’ai jamais fonctionné sur la base de clans », s’est-il justifié.

Au-delà de cette question, le général a souhaité aborder un autre aspect, notamment une belle photo de lui qu’un journal de la place a utilisée sans se gêner de l’indexer, lui, comme étant le cerveau de cette affaire en faisant allusion à ses liens avec le major Eloi Badiel. «Je le connais de vue exactement comme Koussoubé et Nion. Je l’ai connu à la MACA parce que j’ai préféré être avec quelqu’un dans ma cellule. Il y avait d’abord le colonel Bamba. Quand il a eu la liberté provisoire, c’est le capitaine Dao qui a pris sa place et quand celui-ci a bénéficié aussi d’une liberté provisoire, c’est le major Badiel qui partageait ma cellule jusqu’à ce que je parte pour la résidence surveillée», a raconté le général Bassolé.

Pour lui donc, dire que le major Badiel était l’homme de main du général Bassolet n’est pas exact. C’est, selon ses propos, à la barre qu’il a eu une idée de ce que chacun a fait, et il a eu ces informations comme tout le monde, nonobstant le fait qu’ils étaient dans la même cellule, qualifiant au passage le sous-officier de très réservé, voire d’assez secret. «Monsieur le président, pour ce qui est des clans, il n’en est strictement rien. Mais, en tant qu’officier, ça fait plaisir de savoir que des hommes ont de la sympathie pour moi, que des gens m’ont en estime, Dieu merci », a conclu l’accusé.

« Damiss est du même bled que moi »

«Quels sont vos rapports avec le journaliste Adama Ouédraogo, dit Damiss ? » a voulu savoir le président du tribunal. «Damiss, c’est un jeune qui s’est rapproché de moi lorsque nous avons su que nous avons grandi dans le même bled, à Nouna (province de la Kossi). Je l’ai copté, on se fréquente malgré mon emploi du temps très chargé. C’est un jeune homme très attachant », a affirmé Djibrill Bassolet. Selon ses propos, c’est pendant qu’il était à l’étranger que Damiss l’a contacté au sujet de son livre, notamment en lui demandant de l’aide. En fin août et début septembre 2015, le journaliste l’a rappelé et lui, de retour de voyage, a instruit qu’on lui remettre un million de francs CFA. La date du 17 septembre, à laquelle l’argent a été remis, n’est que pure coïncidence, selon le général de brigade. Selon lui, c’est tout naturellement donc qu’il est tombé à la renverse quand ses avocats l’ont informé qu’il lui est également reproché d’avoir donné de l’argent à Damiss en vue de soutenir le putsch.

« Guillaume Soro et moi, nous nous appelons très régulièrement »

Dans le chapitre des conversations téléphoniques, le président du tribunal a voulu savoir si le mis en cause a échangé avec son coaccusé, Sidi Lamine Omar, au moment des faits. «Non, je n’ai pas eu de coup de fil avec lui. Là aussi je vais apporter des éléments de précision : après la crise au Nord-Mali, le Burkina, pays médiateur, a jugé nécessaire que des représentants de groupes qui avaient été signataires des accords de paix résident en permanence à Ouaga pour la mise en œuvre de ces accords. C’est ainsi que le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) a élu domicile ici, avec l’accord de la CEDEAO. Depuis qu’il est venu, je n’ai jamais eu à travailler avec lui. Sidi Lamine Omar, c’est à la MACA que je l’ai connu. Il faut faire la différence entre les mouvements du Nord-Mali qui sont entrés en rébellion avec le gouvernement et les groupes terroristes. C’est vexant pour les mouvements armés qui ont accepté la médiation du Burkina Faso de se voir appeler djihadistes ».

Cette mise au point qui lui tenait à cœur aussitôt terminée, l’accusé se verra adresser une autre question. Celle-là est en rapport avec le président de l’Assemblée nationale ivoirienne, Guillaume Soro. «Affirmatif. Avec Guillaume Soro, nous nous appelons très régulièrement lorsqu’il y a une situation au Burkina Faso ou en Côte d’Ivoire. Nous voyons comment nous pouvons nous entraider. Pour le 16 septembre et jours suivants, je ne peux pas dire avec précision ce que nous nous sommes dit. Il était d’ailleurs en contact avec tout le monde, y compris Yacouba Isaac Zida, que j’ai connu d’ailleurs par l’intermédiaire de Soro », a fait savoir le général de brigade. Pour lui, ils ont beaucoup échangé pour «sauver les meubles », parler de DDR (Démobilisation, Désarmement et Réinsertion) malgré le fait que le RSP n’était pas, selon lui, dans le cadre d’un mouvement armé en conflit. Selon ses explications, il était en communication avec le patron de la représentation nationale ivoirienne afin que cette opération de désarmement se passe dans de bonnes conditions, sur la base d’un accord.

«N’aviez-vous pas voulu faire intervenir des forces extérieures au Burkina ?», lui a demandé Seidou Ouédraogo. «Non, Monsieur le président, et pourquoi l’aurais-je fais ? J’ai été accusé de trahison au motif que j’aurais sollicité des forces pour encourager une invasion. Dès la date du 19 septembre, le général Diendéré avait abdiqué, il était dans des prédispositions pour remettre le pouvoir à Michel Kafando. Et le 25 septembre, cela a été fait, il y a même eu un Conseil des ministres qui a dissous le RSP. Ça aurait été un exercice périlleux, sachant que l’objectif n’était pas défini. Il n’y avait aucune raison pour moi de solliciter des mouvements armés pour envahir le Burkina Faso », a assuré l’accusé, qui dit également ne pas se reconnaître dans les infractions de conséquence dont le parquet militaire l’accable, à savoir les meurtres et coups et blessures.

L’interrogatoire du général Djibrill Bassolet a été suspendu peu avant 13h. Elle reprendra le 7 janvier 2019 à 9h dans la salle des banquets de Ouaga 2000.

afrik

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